Avez-vous écouté le discours de N. Sarkozy le dimanche 28 avril ? Avez-vous assisté à ce grand spectacle ? Avez-vous saisi les propos de l'orateur ?
Car moi je suis inquiète. Inquiète de ce spectacle qui s'est déroulé hier. Un spectacle où la forme tient lieu du fonds. On parle aux français de leurs souffrances, de leur identité, de leurs peurs? et on se présente comme le libérateur.
Oui, je m?interroge, car paraît-il, un grand moment se prépare : il faut tourner la page de Mai 68.
Oui, je suis d'accord avec vous, M. Sarkozy, il faut tourner la page du passé et aller de l'avant pour mieux servir le présent.
Je pense aussi qu?on a mythifié cet évènement et qu'il est temps aussi de pouvoir le critiquer.
Mais je ne comprends pas M. Sarkozy quand vous dîtes qu'il faut revenir sur Mai 68.
C'est quoi revenir sur mai 68 ?
Revenir sur la mixité des lycées ? Revenir sur la pilule contraceptive ? Ne plus critiquer la société de consommation ?
Mai 68 nous avait imposé le relativisme intellectuel et moral. Les héritiers de Mai 68 avaient imposé l'idée que tout se valait. Il n?y avait donc désormais aucune différence entre le bien et le mal. Aucune entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid [?]. Il n?y avait plus de valeurs, plus de hiérarchie. Il n?y avait plus rien. Plus rien du tout
Vous qui vivez en France, pensez-vous vraiment qu?on ne sache plus faire la distinction entre le bien et le mal ?
La dénonciation du relativisme n'est pas nouvelle et M. Sarkozy, surnommé Sarkozy l'américain , sait où puiser ses références. L?un des grands philosophes à dénoncer le relativisme moral est Léo Strauss, dont les disciples conseillent aujourd'hui les néo conservateurs américains. Pour en finir avec le relativisme, Léo-Strauss préconise le retour au droit naturel. Les néo conservateurs savent comment faire ce retour. Pour eux, le relativisme n'est pas acceptable, et seules des valeurs uniques et universelles pourront faire triompher le monde. Imposons ces normes et tout ira bien.
Mai 68 est à l'origine de la décadence morale.
La libération sexuelle, le féminisme, l'avortement, tout ce que la France a pu accomplir et qui était envié par les autres nations du monde est de la décadence morale? Et Simone Weil qui applaudit le discours. Les gens ont-ils si peur qu'ils renient leur propre combat, la cause qu'ils ont défendue pendant tant d'années ?
L'héritage de mai 68 a liquidé l'école de Jules Ferry, qui était une école de l'excellence, du mérite, du respect, une école du civisme .
Revenons à l'école de Jules Ferry, bel idéal républicain de l'école publique pour tous, gratuite, laïque et obligatoire.
Mais personne ne conteste cet idéal républicain. Mais M. Sarkozy, Jules Ferry répondait à un problème qui lui était contemporain. A nous de répondre à des problèmes qui sont spécifiques à notre société actuelle : les banlieues, la reproduction sociale, le manque d'effectifs dans l'éducation nationale?
Evoquer le passé suffit-il pour résoudre les problèmes d'aujourd'hui ? La nostalgie du passé n'est-il pas un thème cher aux mouvances extrêmes, plus enclines à émouvoir par la gloire du passé qu'à proposer des solutions efficaces ?
Les héritiers de mai 68 ont favorisé la montée de l'individualisme .
Ainsi la remise en cause de l'armée, de la frappe nucléaire, la naissance des mouvements écologiques, la création d?ONG, comme Médecins sans Frontières , tout cela c'est de l'individualisme pour M. Sarkozy.
Mai 68 a préparé le terrain au capitalisme sans scrupules et sans éthique [?] le culte de l'argent roi, du profit à court terme, de le spéculation, les dérives du capitalisme financier ont été portés par les valeurs de mai 68 .
Comment y croire ? Les accords de grenelle sont-il des prémisses du capitalisme ? L'augmentation du SMIC, la réduction du temps de travail à 40h, la critique vive de la société de consommation, tout cela du capitalisme ?
Vous ne pouvez pas croire à ce que vous dîtes, M. Sarkozy. Que signifie donc revenir sur Mai 68 ?
Cela à vrai dire ne signifie rien du tout, ou plutôt cela signifie tout, toute la stratégie de M. Sarkozy, toute sa force, tout son succès.
On assiste aujourd'hui à une réaction généralisée face à la mondialisation, la libération des m?urs et le contact avec l'autre, cet autre qui est différent de nous et qui nous fait peur. Tout cela nous fait perdre nos repères. Nos valeurs s?affaiblissent et on ne sait plus où les trouver. Auparavant, la religion, l'autorité et les lois morales de la société nous donnaient sans trop les questionner les repères dont nous avions besoin. Mais aujourd'hui, face à l'affaiblissement des valeurs on se sent petit, on se sent fragile. Alors au lieu de trouver ces repères en nous-mêmes, on effectue un retour au religieux, au moral, à l'autoritaire. Pour ne pas se perdre, pour redevenir fort, on revient à tout ce qui pourrait nous donner des raisons d?y croire encore.
L'intégrisme n'est pas que musulman. Le rejet de l'autre, la montée des extrêmes-droite partout dans le monde, témoignent de cette quête de sens. L?exemple le plus proche de nous c'est l'europe. L'intégration européenne a favorisé la naissance d'un véritable national-populisme (1) qui véhicule une conception fermée de l'identité nationale (ça me rappelle quelque chose?). En France le Front National, en Autriche le FPO de Jorg Haider, au Danemark, le parti populaire, autant de partis qu?on croyait voués à la disparition mais qui renaissent de plus belle. Des partis qui par leur conception de la nation, forte voire exclusive, révèlent une crise majeure de l'identité à travers le monde.
M. Sarkozy, n'est pas dupe et reprend à son profit ce malaise social. Donc peu importe le sens de son discours à partir du moment où on y entend les mots que l'on attend : Je propose aux français de renouer avec la morale, avec l'autorité, avec le travail, avec la nation . C'est le programme de M. Sarkozy.
Ne pas voter S. Royal parce que l'on est traditionnellement de droite est un choix qui se justifie, mais le vote blanc, reste une solution pour ceux qui doutent encore et qui ne veulent pas trahir leur conscience.
Et pour conclure, réfléchissons à ces propos qui n'ont de sens que la propagande et qui annoncent le retour du Messie Sarkozy :
Il reste,
8 jours pour construire le pays le plus prospère au monde
8 jours pour le plein emploi
8 jours pour le rétablissement de l'autorité
8 jours pour faire de nos rêves une réalité
Et les applaudissements retentissent. Dénoncer l'irréalité des propos, ou l'irréalité de l'audience ?
---
(1) Guy Hermet, Les populismes dans le monde. Une histoire sociologique, XIXé-XXé siècle, Paris, Fayard, 2001.